Objet remarquable #04 : Le T-1000, cylindre en aluminium

Prototype de composant pour centrale nucléaire. 

1. Genèse

Un petit cylindre en aluminium, fait main. Prototype de composant pour centrale nucléaire, confié par mon ami Cédric. Objet discret, dense, qui ne ressemble à rien d’autre qu’à lui-même. Claude, photographe spécialisé dans les objets design, m’avait prévenue : "Les plus galères à photographier, ce sont le verre, le chrome, l’alu. Ceux qui ne diffusent rien."

Ces matériaux ne scattèrent pas la lumière, ils la reflètent. Pas de texture stable, pas d’ombres franches. Juste des reflets changeants — ce que voit l’appareil, ce n’est jamais l’objet, mais son environnement en miroir.

2. Technique – La solution par l’éloignement

Premiers essais en studio improvisé chez moi. Échecs répétés. Chaque prise capture un monde différent — mon reflet, les fenêtres, les murs, tout sauf l’objet lui-même. Je sors. Ciel gris, lumière stable. iPhone 15 Pro Max : je recule le plus loin possible pour que mon ombre ne se reflète pas, et je zoome au maximum. Distance maximale.

Et là, enfin : un résultat satisfaisant. C’est en m’éloignant que je comprends ce que l’algorithme ne supporte pas : la parallaxe des reflets. Le GS se base sur la cohérence lumineuse entre les vues. Mais chaque image du cylindre reflète un angle différent, un environnement différent. L’algorithme, perdu, cherche des points fixes qui n’existent pas.

La solution est contre-intuitive : plus je m’éloigne, plus l’objet devient stable. Les reflets se stabilisent, l’environnement capturé dans le miroir de l’aluminium varie moins. L’image, enfin, tient.

3. Penser l’image – Le reflet dans l’histoire de l’art

Cet objet est devenu mon paradoxe GS. Plus je cherche à le capturer fidèlement, plus il se dérobe. Depuis les Époux Arnolfini de Van Eyck où le peintre se glisse dans le miroir convexe, jusqu’aux Ménines de Vélasquez où le reflet révèle ce qui est hors-champ, l’histoire de l’art a toujours fait du reflet un piège et une révélation. Le miroir ne ment jamais : il montre ce qu’on voulait cacher.

Dans mon modèle GS, si on cherche bien, on aperçoit furtivement mon reflet. Mais le T-1000 miniature — référence au Terminator liquide de James Cameron — n’a pas perdu l’aura de l’original. Comme son homonyme cinématographique, il se liquéfie, se déforme, échappe à toute capture définitive. Le pissenlit montrait l’invisible du mouvement. Le T-1000 montre l’invisible de la surface : ce qui semble le plus solide, le plus dense, le plus métallique, devient le plus instable à capturer. L’aluminium refuse d’être lui-même — il n’est qu’un miroir du monde qui l’entoure.

L’algorithme face aux reflets : un double monde

Cette image provient d’un test raté du T-1000. Je la montre précisément pour son côté schizophrène — elle révèle mieux que le modèle final ce qui se joue dans l’algorithme face aux reflets.

Le modèle GS révèle la schizophrénie du cylindre : à l’intérieur, un fragment de jardin hors-champ — arbres, végétation — capturé dans le reflet de l’aluminium poli. À l’extérieur, le chaos : le bois de la table explose en filaments, les splats se désintègrent en périphérie comme une matière en décomposition.

L’algorithme a « compris » deux espaces distincts : le monde réel (instable, fragmenté) et le monde reflété (stable, cohérent). Paradoxe : ce qui devrait être le plus solide — la surface de bois — devient brume. Ce qui devrait être le plus insaisissable — un reflet sur métal — devient architecture lisible.

Le GS a inversé la hiérarchie du réel : le miroir est plus stable que la matière, le reflet plus fiable que l’original. Comme si l’algorithme avait choisi de croire au monde virtuel plutôt qu’au monde physique.