Objet remarquable #03 : L’oiseau anamorphique
Thomas Deininger — vidéo passée en 3DGS
Vidéo Instagram — Thomas Deininger.
1. Genèse
En swipant sur Instagram, je tombe sur une vidéo de Thomas Deininger. Un trompe-l’œil qui n’a pas l’air d’en être — jusqu’au moment où la caméra bouge.
Au début, je ne vois qu’un oiseau. Il tient. Il est là, net, presque trop évident.
Puis la caméra s’approche, tourne légèrement, et l’oiseau se défait. Je comprends que ce que je prenais pour une forme était un point de vue.
Derrière : un tas. Des jouets en plastique, du rebut coloré, des fragments empilés. Un chaos qui, depuis l’angle juste, fait “oiseau”.
Ce qui me frappe, c’est le mouvement. Les gestes de Deininger pour révéler l’anamorphose — s’approcher, contourner, chercher l’axe, retrouver le point où ça se recolle — ressemblent étrangement aux mouvements qu’on fait pour fabriquer une 3DGS.
Ces mouvements de caméra “qui savent” : pas trop vite, pas trop loin, en tournant autour comme si on tenait quelque chose d’invisible.
C’est là que j’ai envie de tenter le coup.
D’habitude je parle de mes propres vidéos, de mes propres captures. Là, pour une fois, je pars d’une vidéo trouvée sur Internet.
Et j’ai envie de voir ce que le Gaussian Splatting ferait d’une anamorphose sculptée : une sculpture qui n’a pas une forme “en soi”, mais qui fabrique une forme depuis un seul point, quand le regard tombe juste.
2. Technique – Le cadre devient matière
Je fais une capture d’écran de la vidéo. Je la regarde : ça a l’air stable.
Je lance la reconstruction.
Et là, patatra : de grandes splattes noires débarquent et viennent tout perturber.
Le problème, c’est que dans la vidéo, pas un seul pixel de noir.
Je ne comprends pas tout de suite ce qui se passe.
Et assez vite, je comprends que le vrai problème n’est pas “le sujet”, mais l’entrée.
La vidéo d’origine est en 9:16, verticale.
Et moi, je la récupère en 16:9, horizontal.
Donc je fabrique des marges, un cadre artificiel, une normalisation d’écran.
Sauf qu’en GS, il n’y a pas de “hors-image”.
Tout ce qui existe dans le fichier est candidat au réel.
La machine ne sait pas ce qu’elle doit ignorer : elle prend tout. Même les bords. Même les marges. Elle les traite comme de la scène.
Je reprends.
Recadrage. Nouvelle capture sans bords.
Et l’oiseau revient.
Mais il revient avec sa loi d’origine : il ne tient que de face.
En 3DGS, je peux tourner autour — oui. Mais ici, tourner autour, c’est quitter le point où l’image se rassemble. On passe du miracle à l’amas. Du volatile à la décharge.
La navigation ne “révèle” pas l’objet. Elle révèle la condition de sa lisibilité.
3. Penser l’image – L’anamorphose à l’épreuve de la navigation
Deininger fabrique une image qui dépend d’un seul point : un angle exact, un nœud de regard, un instant où tout se recolle. Une forme conditionnelle.
Le GS, lui, promet l’inverse : une image qu’on peut regarder de partout.
Mais sur une anamorphose, “de partout” devient une machine à défaire. Plus je bouge, plus je perds l’oiseau. Plus j’explore, plus je reviens au tas.
Ce test m’apprend quelque chose de très simple :
une image n’est pas seulement une apparence. C’est une position.
Et il y a un autre renversement, plus discret : le GS ne comprend pas le cadre. Il ne sait pas ce qu’il doit ignorer. Il prend tout — même ce que moi j’ai ajouté par confort de format — et il en fait de la matière.
Au final, je ne cherche plus “le meilleur rendu”.
Je cherche le point exact où l’image tient.
Et le moment précis où elle recommence à ne plus tenir.
Et c’est là que l’oiseau de Deininger devient plus qu’un test : il devient un seuil.
Parce qu’en le regardant se recoller et se défaire, je retombe sur la même question que dans mes propres scènes : qu’est-ce que le GS fait au principe même de l’anamorphose ?
Est-ce qu’il la dissout dans la navigation — ou est-ce qu’il la révèle, en la rendant enfin traversable ?
